Les
nouvelles mathématiques des mélanges chimiques
Tout
indique que l'imprégnation des femmes enceintes par les pesticides
est généralisée et qu'elle concerne autant les zones urbaines que
les régions rurales. Ainsi une étude réalisée dans les années
2000 en Bretagne (sur une cohorte dite « Pélagie ») a révélé la
présence d'un total de 52 molécules dans les urines de 546 femmes
enceintes, dont 12 appartenaient à la classe des triazines (comme
l'atrazine), 32 à celle des organophosphorés (comme le
chlorpyriphos et le chlorpyriphos-méthyl), 6 à la classe des amides
et 2 à celle des carbamates. « Les résidus de pesticides sont
généralement multiples, soulignaient les auteurs en 2009 ; et leurs
impacts, individuels ou conjoints, sur le fœtus et son développement
sont encore incertains dans la littérature épidémiologique. Ils
seront évalués prochainement dans la cohorte Pélagie. »
Si
la « charge chimique corporelle » des femmes enceintes et des bébés
est particulièrement préoccupante, il en est de même pour les
enfants, dont le taux d'imprégnation par les pesticides est
proportionnellement beaucoup plus élevé que celui des adultes.
C'est ce que montrent de nombreuses études (qu'il n'est pas possible
de toutes énumérer), comme celle réalisée dans le Minnesota, une
région d'agriculture intensive comprenant aussi d'importantes zones
urbaines : publiée en 2001, elle a révélé que 93 % des
échantillons urinaires prélevés sur 90 enfants ruraux et urbains
présentaient un cocktail de résidus d'atrazine, de malathion, de
carbaryl et de chlorpyriphos. Comme on l'aura remarqué, le fameux
chlorpyriphos revient avec la régularité d'une pendule dans tous
les études de biomonitoring
: d'après le deuxième rapport du CDC, il est l'un des pesticides
dont le taux de résidus dépasse régulièrement les normes
autorisées, particulièrement chez les enfants testés. Dans un
document qui commente les résultats de ce rapport, Pesticides Action
Network (PAN) souligne que « s'il y a quelqu'un qui est responsable
de la présence du chlorpyriphos dans nos organismes, c'est bien Dow
Chemical, qui a développé et commercialisé en premier le pesticide
[...] et continue de le produire et de le promouvoir aux États-Unis
et internationalement, malgré des preuves solides qu'il a un impact
significatif sur la santé publique ». Et l'association d'en appeler
à la « mise en cause des firmes chimiques » qui polluent nos
organismes à travers nos assiettes, et mettent particulièrement en
danger la santé de nos enfants.
Si
l'on en croit les résultats d'une étude publiée en décembre 2010
par Générations futures (l'ex-MRDGF), les responsables potentiels
sont nombreux . L'association a en effet fait analyser l'alimentation
quotidienne d'un enfant d'une dizaine d'années, comprenant trois
repas types qui suivent les recommandations officielles — cinq
fruits et légumes frais, trois produits laitiers et 1,5 litre d'eau
par jour — et un encas (avec des friandises). Ainsi que l'écrit Le
Monde.fr,
« le bilan est accablant » : « Cent vingt-huit résidus,
quatre-vingt-une substances chimiques, dont quarante-deux sont
classées cancérigènes possibles ou probables et cinq substances
classées cancérigènes certaines ainsi que trente-sept substances
susceptibles d'agir comme perturbateurs endocriniens (PE). [...] Pour
le petit déjeuner, le beurre et le thé au lait contiennent à eux
seuls plus d'une dizaine de résidus cancérigènes possibles et
trois avérés comme des cancérigènes certains, ainsi que près
d'une vingtaine de résidus susceptibles de perturber le système
hormonal. Le steak haché, le thon en boîte, et même la baguette de
pain et le chewing-gum, étaient truffés de pesticides et autres
substances chimiques. Dans l'eau du robinet, les analyses ont révélé
la présence de nitrates et de chloroforme. Mais c'est le steak de
saumon prévu pour le dîner qui s'est révélé le plus "riche",
avec trente-quatre résidus chimiques détectés. »
Ainsi
que l'a expliqué François Veillerette, le fondateur de Générations
futures, au quotidien du soir, « les effets de synergie probables
induits par l'ingestion de tels cocktails contaminants ne sont pas
pris en compte et le risque final pour le consommateur est
probablement très sous-estimé. Actuellement, nous ne savons à peu
près rien de l'impact des cocktails chimiques ingérés par voie
alimentaire ».
Les
« nouvelles mathématiques des mélanges : 0 + 0 + 0 = 60 »
«
Je pense que nous avons été extrêmement naïfs dans nos études et
système de réglementation en ne nous intéressant qu'à un seul
produit chimique à la fois, alors qu'aucun d'entre nous n'est exposé
à une seule substance, m'a dit Linda Birnbaum lorsque je l'ai
rencontrée dans son bureau du NIEHS. Je pense que nous sommes passés
ainsi complètement à côté d'effets qui peuvent se produire. C'est
particulièrement vrai pour les hormones naturelles et synthétiques.
C'est pourquoi le défi que nous devons maintenant relever, c'est de
comprendre et évaluer les effets que peuvent provoquer les mixtures
chimiques dans lesquelles nous vivons. Mais, malheureusement, il y a
très peu de laboratoires qui travaillent là-dessus... »
Une
fois n'est pas coutume, les laboratoires qui font référence dans le
domaine de la toxicologie des mélanges chimiques sont européens, en
l'occurrence danois et britannique. Le premier est dirigé par Ulla
Flass, une toxicologue qui travaille à l'Institut danois de la
recherche alimentaire et vétérinaire, situé à Soborg, dans la
banlieue de Copenhague. Je l'ai rencontrée un jour enneigé de
janvier 2010. Avant de commencer notre entretien, elle m'a fait
visiter sa « ménagerie », une pièce d'un blanc clinique où sont
installées les cages des rats wistar qu'elle utilise pour ses
expériences. Grâce au soutien de l'Union européenne et en
collaboration avec le centre de toxicologie de l'université de
Londres, elle a conduit une série d'études visant à tester les
effets des mélanges de substances chimiques ayant une action
antiandrogène sur des rats mâles exposés in utero. Dans la
première d'entre elles, le cocktail comprenait deux fongicides, la
vinclozoline et le procymidone, et la flutamide, un médicament
prescrit pour traiter le cancer de la prostate.
«
Qu'est-ce qu'un antiandrogène ? ai-je demandé à la toxicologue
danoise.
— C'est
une substance chimique qui affecte l'action des androgènes,
c'est-à-dire des hormones masculines comme la testostérone,
m'a-t-elle répondu. Or, les hormones masculines sont capitales pour
la différenciation sexuelle qui, chez les humains, a lieu à la
septième semaine de grossesse. Ce sont elles qui permettent au
modèle de base, qui est féminin, de se développer en un organisme
masculin. Donc, les antiandrogènes peuvent faire dérailler le
processus et empêcher le mâle de se développer correctement.
—
Comment
avez-vous procédé pour votre étude ?
— Nous
avons d'abord observé les effets de chaque molécule séparément en
essayant de trouver, pour chacune d'elles, une dose très basse qui
ne provoquait aucun effet. Je vous rappelle que notre objectif était
de mesurer l'effet potentiel des mélanges, il était donc
particulièrement intéressant de voir si trois molécules qui
individuellement n'avaient pas d'effet pouvaient en avoir une fois
mélangées. Et ce fut exactement les résultats que nous avons
obtenus. Prenons, par exemple, ce que nous appelons la "distance
anogénitale", qui mesure la distance entre l'anus et les
parties génitales de l'animal. Elle est deux fois plus longue chez
le mâle que chez la femelle, et c'est précisément dû au rôle des
androgènes pendant le développement fœtal. Si elle est plus courte
chez les mâles, c'est un indicateur de l'hypospadias, une
malformation congénitale grave des organes de reproduction
masculins. Quand nous avons testé chaque produit séparément, nous
n'avons constaté aucun effet, ni aucune malformation. Mais, quand
nous avons exposé les fœtus mâles à un mélange des trois
substances, nous avons observé que 60 % d'entre eux développaient
plus tard un hypospadias, ainsi que des malformations graves de leurs
organes sexuels. Parmi les malformations que nous avons observées,
il y avait notamment la présence d'une ouverture vaginale chez
certains mâles qui avaient, par ailleurs, des testicules. En fait,
ils étaient sexuellement dans l'entre-deux-sexes, comme des
hermaphrodites. »
Et
la toxicologue de conclure par cette phrase que je n'oublierai jamais
: « Nous devons apprendre de nouvelles mathématiques quand nous
travaillons sur la toxicologie des mélanges, parce que ce que disent
nos résultats, c'est
que 0 + 0 + 0 fait 60 % de malformations...
—
Comment
est-ce possible ?
— En
fait, nous assistons à un double phénomène : les
effets s'additionnent et ils entrent en synergie pour décupler,
m'a expliqué Ulla Hass.
— C'est
effrayant ce que vous dites, surtout quand on sait que chaque
Européen a ce que l'on appelle une "charge chimique corporelle"
! Ce que vous avez observé chez les rats pourrait-il aussi se
produire dans nos organismes ?
— En
fait, le gros problème, c'est que nous n'en savons rien, a soupiré
Ulla Hass, qui a alors fait la même remarque que son collègue
Tyrone Hayes. Il est très difficile de comprendre pourquoi cela n'a
pas été pris en compte plus tôt. Quand vous allez à la pharmacie
pour acheter un médicament, il est écrit sur le mode d'emploi qu'il
faut faire attention si vous prenez d'autres médicaments, car il
peut y avoir une combinaison d'effets. C'est pourquoi il n'est pas
surprenant que l'on ait le même phénomène avec des polluants
chimiques.
—
Pensez-vous
que les toxicologues doivent complètement revoir leur manière de
fonctionner ?
— Il
est clair que pour pouvoir évaluer la toxicité des mélanges
chimiques, et tout particulièrement celle des perturbateurs
endocriniens, il faut sortir du modèle qu'on nous a enseigné, qui
veut qu'a une faible dose on ait un petit effet et à une forte dose
un gros effet, avec une courbe linéaire dose-effet. C'est un modèle
simple et rassurant, mais qui, pour de nombreuses molécules
chimiques, ne sert à rien. En revanche, il faudrait développer des
outils comme ceux mis en place par le laboratoire d'Andreas
Kortenkamp, à Londres, avec qui mon laboratoire collabore. Après
avoir entré toutes les caractéristiques chimiques des trois
substances que nous avons testées dans un système informatique, il
a pu prédire, grâce à un logiciel spécifique, quels allaient être
les effets de l'addition et de la synergie des molécules. C'est une
piste très intéressante pour l'avenir... »
Marie-Monique
Robin, Notre
poison quotidien.