Danièle Vazeilles, professeur
d'ethnologie à l'université Paul Valéry-Montpellier III, a
séjourné à plusieurs reprises dans des réserves sioux.
Quelle identité ?
« Il ressortait de mon travail,
explique Danièle Vazeilles,
que les Sioux, entre 1969 et 1973, ont vécu une période critique de
leur vie. En effet, les deux premières années de mon séjour chez
eux, je constatai qu'ils faisaient montre d'une attitude très
négative envers eux-mêmes. Cette auto-dépréciation de leur
identité ethnique et culturelle était due à la manière dont ils
ont été perçus et traités par la société euro-américaine
globale et par certains métis ayant des postes d'autorité dans les
gouvernements tribaux. Les Euro-Américains leur ont toujours imposé
une identité caractérisée par des attributs négatifs : «
sauvages sanguinaires, arriérés, sales, paresseux, sans religion,
superstitieux, quasi analphabètes, etc. ».
Cette intériorisation négative de
soi-même et de son groupe a engendré une culture de refoulement
caractéristique des réserves nord-américaines et d'une volonté
d'en échapper en abandonnant tout pour changer, non de classe
sociale, mais plutôt de « race sociale », d'où révoltes et
rébellions armées, résistance passive, mouvements messianiques.
Ces mouvements de révolte et de contestation du passé ont souvent
conduit les Indiens à l'échec. Mais ces différentes formes de
résistance ont néanmoins entretenu une mémoire collective tribale
et pan-indienne. C'est cette mémoire collective traditionaliste qui
a contribué à la continuation des valeurs indiennes, au maintien,
d'une part d'une conscience ethnique, tribale et culturelle, et
d'autre part à la formation d'une conscience pan-indienne.
Mais, répétons-le, et les Indiens
eux-mêmes en sont conscients, les sociétés indiennes
nord-américaines sont toujours très menacées. Elles peuvent
espérer se défendre grâce à des rencontres et à des échanges à
l'échelon continental et international au nom d'une solidarité
pan-indigène. Les sociétés amérindiennes revendiquent leur
spécificité ethnique, tribale ou culturelle. Le père du tribalisme
amérindien est sans aucun doute l'écrivain et polémiste sioux Vine
Deloria, Jr., auteur de « Custer Died for Your Sins : an
Indian Manifesto et de God Is Red ». Si les anthropologues ont
toujours quelques hésitations avant d'utiliser le terme « tribu »,
il n'en est pas de même dans l'optique populaire nord-américaine et
en particulier indienne. Vine Deloria croit que si la société
américaine globale « peut s'en sortir », ce sera en écoutant les
« peuples tribaux » (tribal people). Selon lui, et les
Indiens en général partagent cette opinion, une société
tribale est une entité chaleureuse et humaine, qui contraste
vivement avec les froides bureaucraties commerciales que sont les
sociétés occidentales. Pour la conscience populaire
amérindienne, une tribu est une population unie qui « parle le même
langage », au sens le plus large du terme, qui fait remonter sa
généalogie à des ancêtres communs, qui partage la même économie
fondée sur l'entraide, et surtout qui participe à la même
religion, celle des Ancêtres.
Cette prise de conscience de leur
indianité tribale et pan-indienne est une expression politique, mais
surtout un processus social dynamique qu'il appartient aux Indiens de
définir Les divers mouvements indiens ne s'y sont pas trompés. Ils
visent tous à revaloriser leurs cultures dépréciées pendant si
longtemps ; ils cherchent aussi à relancer la pratique des langues
amérindiennes. En ce qui concerne les Sioux, ce dernier effort n'a
eu à notre avis que relativement peu de succès et peu de résultats
pratiques dans les réserves et les quartiers sioux des villes du
Dakota du Sud. Le lakota est un langage très différent de la langue
anglaise, tant du point de vue de la syntaxe que de la prononciation.
Et les jeunes Sioux, trop préoccupés de leur bien-être immédiat
et de leur appartenance pan-indienne, refusent de faire les efforts
continus nécessaires pour acquérir la pratique quotidienne de la
langue parlée de leurs ancêtres. Et pourtant, d'après les Sioux
âgés, la langue sioux encore parlée actuellement s'est simplifiée
et est devenue nettement moins gutturale.
Le deuxième point important de ces
revendications actuelles est la préservation des terres des réserves
et éventuellement la récupération d'une partie des terres perdues.
Les associations indiennes s'efforcent donc de persuader le
gouvernement fédéral de maintenir le système des réserves, et de
continuer à fournir des aides financières et techniques pour
permettre éventuellement d'arriver à un réel état d'autonomie
interne dans les réserves. Or, malheureusement, il est bien évident
que le gouvernement américain actuel pencherait pour l'optique
inverse. [...]
Les Indiens de l'Amérique du Nord, et
tout particulièrement les Sioux, sont conscients que, pour préserver
leur identité, il leur faut être très vigilants. Ils ne veulent
plus accepter les schémas proposés par les gouvernements fédéraux
successifs, schémas constamment fondés sur une politique
d'assimilation qu'ils rejettent. Par ailleurs, au niveau idéologique
pan-indien, de nombreux Indiens se sont rendu compte, depuis qu'ils
font partie des instances internationales, qu'il leur faut aussi se
méfier des schémas proposés par les appareils de gauche souvent
inadaptés parce que trop pragmatiques. C'est aussi un des constats
établis par les chercheurs du « Centre interdisciplinaire d'études
latino-américaines » de Toulouse dans leur ouvrage collectif,
« Indianité, ethnocide, indigénisme en Amérique latine »
(C.N.R.S.).
Pour préserver leur identité
culturelle et tribale, les Sioux ont opté pour l'utilisation, en les
réinterprétant quelque peu, de certaines formes d'organisation
traditionnelle et surtout des croyances religieuses de type
chamanique [...].
Chamanisme
Si nous définissons comme visionnaire
quiconque a eu des visions à l'état de veille ou en rêve, on peut
dire que les Sioux ont été un peuple de visionnaires acharnés, à
tel point qu'il est difficile de repérer ceux dont les fonctions et
les pouvoirs peuvent être qualifiés de chamaniques.
En effet, jusqu'au 19ème siècle,
vers l'âge de dix ans, les garçons devaient participer à leur
première quête des visions en jeûnant et en priant. De leur côté,
les filles pouvaient entrer en contact avec le surnaturel pendant
leur période de retraite solitaire (isnati) au moment de
leurs menstruations. Par la suite, tous les individus sioux avaient
la possibilité de solliciter directement les Esprits, au cours de
rituels précis, quêtes des visions (hanbleceya), loge à
transpirer (inipi), Danse du Soleil, pour résoudre leurs
problèmes personnels et familiaux.
Ainsi […], selon les Esprits
contactés et les pouvoirs par eux octroyés, s'opérait une
hiérarchisation des visionnaires. Certains Sioux devenaient des
ihanblapi, des rêveurs : ils rencontraient dans leur sommeil ou
pendant un rêve éveillé des animaux wakan (wanbli oyate
« la nation aigle », mato oyate « la nation ours », etc.)
qui leur communiquaient des messages surnaturels. Grâce à ces
alliés surnaturels (le loup, le coyote, le bison, le cerf à queue
noire, le wapiti, etc.), les rêveurs acquéraient des talents
particuliers qui leur permettaient d'accomplir des prouesses à la
guerre, à la chasse, mais aussi en tant que danseur, musicien, et
chanteur. De leur côté, les femmes lakota pouvaient devenir des
spécialistes des broderies en piquants de porc-épic, des
spécialistes du tannage et de la préparation des peaux. Certaines
des rêveuses fabriquaient des charmes de protection pour la guerre
destinés aux hommes ; certaines devenaient, grâce à leur vision,
les détentrices de la fécondité et de la bonne moralité des
tiyospahe (communautés) sioux.
Le contenu des messages surnaturels et
les talents ainsi acquis augmentaient le prestige des rêveurs et
leur donnaient la possibilité d'entrer dans les associations de
rêveurs, telle hehaka ihanblapi kin, les rêveurs du wapiti,
et dans les sociétés guerrières et policières qui regroupaient
surtout les rêveurs du loup, du coyote et du chien. On peut dire que
l'animal vu en rêve correspond en fait à l'Esprit de l'espèce.
Quant aux quelques Indiens qui
échouaient dans leurs tentatives pour entrer en contact avec les
Esprits, ils risquaient ainsi d'être voués au manque de pouvoir et
donc de succès. En fait, il existait une solution, ceux qui avaient
une nombreuse parentèle pouvaient acheter, grâce à la contribution
financière de leurs parents, une partie du contenu du sac-médecine
(wopiye) d'un visionnaire puissant.
Actuellement, les sociétés guerrières
et les associations de rêveurs n'existent plus. Toutefois, des
efforts sont entrepris depuis peu par quelques jeunes Sioux
traditionalistes pour recréer certaines sociétés masculines, en
grande partie à partir de documents ethnographiques, ce que les
Sioux concernés ne veulent pas avouer pour le moment.
Par ailleurs, nous avons recueilli des
témoignages montrant que des Sioux rencontrent toujours Deer Woman,
sous la forme d'une très belle femme, très bien habillée, qui,
nous l'avons montré, n'est autre qu'un des avatars d'Anog Ite, Femme
au Double Visage, un des personnages centraux des mythes lakota. Si
les femmes sioux choisissent les objets féminins que leur présente
l'Esprit, elles deviendront des spécialistes en travaux féminins.
Mais si elles décident d'imiter l'aspect femme fatale de Deer Woman,
ces femmes deviendront des « femmes de mauvaise vie ». Par contre,
si un jeune homme rencontre cette entité ambiguë, il peut tomber
malade, voire en mourir, ou alors devenir un winkte, un
homme-femme, un berdache selon la terminologie des spécialistes des
Amérindiens.
Les Esprits pouvaient d'eux-mêmes
décider d'entrer en contact avec des hommes et femmes lakota sans
que ceux-ci aient cherché volontairement cette rencontre. Le plus
souvent, il semble que les individus sioux ainsi contactés
devenaient des voyants-guérisseurs, des wicasa wakan, des
saints hommes. »
Danièle
Vazeilles